Ouverture illégale des cabinets et centres de santé au Bénin

Hermine Adanwenon Reece

25 août 2011, Africa Media 21

Les cabinets médicaux illégaux pullulent de plus en plus dans la ville de Cotonou au Bénin. Comme des champignons, ils naissent, s’agrandissent au vu et au su des autorités gouvernementales. On les retrouve à tous les coins de rue offrant aux populations des soins de santé divers à moindre coût. Dans ces cabinets de fortune, de nombreuses personnes ont laissées leurs vies. Ici, pas besoin de s’assurer de l’authenticité du diplôme du soignant mais seule sa blouse blanche vous offre un passeport pour le paradis céleste. Les victimes se comptent par milliers et les autorités sanitaires restent impuissantes face à un système qui gangrène le secteur de la santé. Un silence de l’autorité qui inquiète plus d’un.

Jeudi 18 Août 2010. Il sonnait 9 heures du matin. Vêtu de sa blouse blanche, le sieur  Eustache Savi s’affère. Sur le vieux banc disposé à l’entrée du cabinet   attendent déjà 7 personnes dont deux hommes, quatre femmes et un enfant.  La cinquantaine environ, Eustache Savi  sort et invite la première venue à entrer pour la consultation. Le cabinet médical logé dans un bâtiment délabré au quartier Casse-Auto  situé non loin de la place Etoile rouge à Cotonou  ne comporte qu’une pièce. Un rideau crasseux sépare le bureau de la salle de consultation faisant office de salle de soins. Occupant les bancs, chaque patient a patiemment attendu  son tour. Aucun  d’entre eux  ne sortait sans avoir eu sa ou ses dent(s) arrachée(s).  L’une des patientes nous confia : « il m’a enlevé deux dents et m’a pris 6000 Fcfa ».  Une autre qui accompagnait son mari  nous confie  qu’elle était aussi venue  se faire enlever une dent au  prix de 3000 Fcfa.  La petite fille déjà pleurnicheuse s’est vue  arrachée trois dents.  Dans la salle de consultation, il nous a été donné de constater l’installation d’un lavabo attaqué par la rouille  et déjà hors d’usage.  Notre  dentiste pour la circonstance  était muni d’un gan entaché de sang avec lequel il se servait pour examiner les patients. Quant aux matériels utilisés, aucune  mesure de protection et de désinfection n’était  prise pour assurer un minimum d’hygiène.  L’opération chirurgicale chez le fameux dentiste ne dure environ que 10 minutes ceci sans anesthésie. Ainsi,  en moins d’une heure, le dentiste aura arraché plusieurs dents à  quatre patients dont une fillette de 5 ans. Un spectacle ahurissant. Se faisant passé pour un malade, j’ai moi-même failli me faire arracher une dent dans les conditions que je viens de vous décrire.

« La plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu’elle a », a laissé entendre le docteur E.S. lorsque j’ai refusé de subir son intervention chirurgicale. « Je reviendrais très prochainement parce qu’aujourd’hui j’ai trop mal », ais-je dis. Craignant que je lui réclame les trois  mille (3.000)  francs Cfa représentant les frais de consultation et de l’opération chirurgicale, le fameux dentiste s’est emballé dans une colère bleue. Parmi les patients de ce jour, une s’est retrouvée dans le coma deux jours après. Informés, nous nous sommes rendus à l’Hôpital Saint-Luc où venait d’être admise la patiente.  Interrogé, le docteur Elire Nougbodoto, ayant reçu la patiente nous confia qu’elle avait subit une intervention chirurgicale qui aurait pu lui coûter la vie. « Mais Dieu merci, nous avons pu la sauver. Elle est en soins intensifs et d’ici quelques heures, ces parents pourront la voir. Tous les jours, nous recevons des cas du genre provenant du même cabinet médical », a-t-il indiqué. Selon le docteur Casimir Echikou, président de l’Ordre des dentistes du Bénin,  cet homme  qui se fait passer  pour un dentiste n’a été rien d’autre qu’un simple assistant  dans un cabinet dentaire.

« Plusieurs fois déjà, nous l’avons  rappelé  à l’ordre mais rien n’y fit. C’est à croire que ce dernier a des couvertures  au ministère de la santé », a-t-il expliqué.  Une autre dame,  « Maman Samuel » ainsi, se prénomme-t-elle,  témoigne.

« Je suis l’une  des nombreuses victimes du dentiste informel. En effet, souffrant des maux de dents, je suis allée le consulter pour des soins. Mais contre toutes attentes, il a décidé de m’arracher la dent malade séance tenante », déclare-t-elle. A la suite de cette opération, dame « Maman Samuel » nous assure qu’elle a failli y laisser sa vie puisque quelques heures après l’opération, sa tête s’était enflée avec des douleurs insupportables. « C’est grâce à des soins indigènes qu’elle a pu s’en sortir ».

Complicité  ou mutisme de l’autorité ?

Il faut le vivre pour y  croire. Aussitôt notre enquête terminée, nous avons en bon professionnel, pris contact avec le sieur Eustache Savi pour savoir les motivations qui le poussent à officier en tant que médecin stomatologue. « Qui êtes-vous ? Je vais vous créer des ennuis si vous continuez. Mon cabinet n’est pas illégal et je possède tous mes papiers en règle », a déclaré Eustache Savi lors d’un échange téléphonique. Quelques heures après ce coup de fil, un autre, puis encore un autre. « Est-ce vous la journaliste qui voulez publier une enquête sur mon frère. Vous n’avez pas intérêt si vous tenez à votre boulot et à votre vie. D’ailleurs j’appelle  tout de suite vos responsables », me dit une voix d’homme à l’autre bout de fil. Ce coup de fil effectué avec un numéro anonyme a sonné le glas de mon enquête. Le soir même alors que je m’apprêtais à monter mon article, j’ai été invité à surseoir à la publication de mon article. Ne dit-on pas que la raison du plus fort est toujours la meilleure. Eustache Savi avait de longs bras qui ont pesé de tout leur poids pour empêcher que ce drame se révèle au grand jour. Comme lui, ils sont nombreux à se faire passer pour des agents de santé ceci avec la complicité de hautes personnalités gouvernementales. De nos investigations, il est ressorti  que le Sieur Eustache Savi était le frère d’un directeur au ministère de la santé. C’est grâce à ce dernier qu’il a obtenu ses papiers pour l’ouverture de son cabinet. Et donc, sans être médecin dentiste, ce dernier exerce au vu et au su de tous. Comme « Chez Savi », ils sont nombreux  ces soit disant  ‘’médecins’’ qui exercent dans l’illégalité. Et pourtant, cette prolifération anarchique des centres et cabinets médicaux entraînent des lourds conséquences sur la vie des populations allant jusqu’à des pertes en vies humaines. Les cas sont légions et les victimes se comptent par milliers. On arrache la tête du bébé laissant le tronc dans le ventre de sa mère. On laisse tomber la femme en travail d’une table d’accouchement.

On administre du sérum glucosé à une patiente diabétique. Dirons-nous encore que là ce sont des erreurs médicales ?  Non, ce sont  là des  actes ignobles de vils individus à la quête du gain  facile qui pour parvenir à leur fin se font passer pour ce qu’ils ne sont pas. Ils ont prostitué la noble profession d’agent de santé. Mais que disent nos autorités face à ce problème ? Rien. « Pour certains, c’est un problème qui ne sera jamais résolu dans notre pays, pour d’autres c’est la peur des autorités de s’engager dans un combat perdu d’avance. « A qui voulez-vous qu’ils s’en prennent. Ces autorités ont aussi des cabinets médicaux. A qui iront-ils dire de fermer ? Elles-mêmes, elles n’osent pas », a déclaré Ephrem, le frère de la victime hospitalisée à l’hôpital Saint-Luc. Même un ministre de la santé peut recevoir des injonctions du palais de la présidence lui interdisant de fermer tel ou tel autre cabinet ou centre médical.

« J’ai fait fermer un cabinet illégalement ouvert et quelques jours après le soit disant agent de santé responsable a ré-ouvert ses portes », a confié une ancienne ministre de la santé qui a préféré gardé l’anonymat. Selon elle, il serait difficile de résoudre ce problème tant que la question du recrutement des nouveaux formés et la relecture des conditions d’ouverture de cabinet médical ne seraient pas réglés. « Elles sont muettes parce qu’elles n’ont pas de solutions. Je me rappelle que de nombreux cabinets ont été fermés mais l’autorité a vite fait d’abandonner cette lutte car tenez vous tranquilles, les responsables de ces cabinets sont souvent de grands hospitalo-universitaires. Souvent très occupés, ils recrutent d’autres personnes parfois peu qualifiées pour gérer ces cabinets », a  confié un autre ex-ministre de la santé dont je tais le nom. Plus qu’une complicité, c’est un partenariat entre l’illégalité et l’irresponsabilité.  Ce qui justifie aisément le mutisme qui s’observe face à ce phénomène inquiétant. A quand donc la fin de cette marchandisation incontrôlée de la santé au Bénin ? En ce moment, le sieur Eustache Savi comme bien d’autres continuent d’ôter la vie à leurs clients. Certains, comme on aime bien le dire en Afrique diront que c’est le fait de la sorcellerie, d’autres s’en remettront à Dieu qui a donné et qui a repris.  Advienne que pourra.

Les faits en disent long

En effet, une étude réalisée au Bénin en 2005 a  révélé que  13 cas ayant rapport à des infractions plus ou moins liées à des fautes médicales et paramédicales ont été recensés au tribunal de première instance de Cotonou. Pour la plupart, il s’agit des cas d’exercices illégaux de la fonction médicale. Sur les 13 cas recensés, un agent de santé a été cité non pour avoir fait l’avortement mais pour avoir administré du sérum antitétanique à un patient. Un autre jugement a mis en cause un meunier qui se faisait passer pour un chirurgien. Il a confondu une hernie à un abcès et l’a incisée.

Conséquence, l’intestin grêle de la victime a quitté sa cavité et mort s’en est suivi. Au tribunal de Porto-Novo, 3 cas ont été énumérés. Le premier était relatif à l’usage du faux en écriture, falsification de documents pour pratique illégale et clandestine de la médecine. Et pourtant de nombreux textes de lois existent pour réglementer  l’ouverture des centres de santé ou cabinets de santé. Que fait-on de ses instruments juridiques ? A quand la fin de ces pratiques qui ôtent la vie aux vaillants fils et filles de cette nation.

Click for the PDF English translation: http://www.fairreporters.org/portal/fairnew/UserFiles/SysDocs/bb_content/1538/English%20text%20health%20story.pdf

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